Il en a vu passer des gens ce tilleul. Il en a vu défiler des pasteurs cet arbre tri-centenaire.

Et je pense que pendant tout ce temps, il a tendu une oreille arbresque pour entendre ce qui se disait dans l’église toute proche.

Au début, il a du être tout surpris d’entendre qu’on y parlait de lui et de ses ancêtres.

Quand on raconte l’histoire de la création du monde, au beau milieu du jardin d’Eden, il y avait l’arbre de la connaissance du bien et du mal, et puis il y avait aussi l’arbre de vie ! Celui qui donnait la vie éternelle !

Quand on raconte l’histoire de Zachée, c’est sur un grand arbre que ce petit bonhomme décide de grimper pour voir passer Jésus.

Et puis notre tilleul a du prendre un peu d’âge et s’habituer à ce qu’on parle de ses ancêtres. Alors il a cherché des éléments d’histoire qui faisait référence à lui de manière plus subtile…

Il a trouvé génial que Jésus de Nazareth ait été un charpentier.

Et il a bien aimé, même si s’était difficile à entendre, que le salut du monde se soit passé sur un bois. Sur le bois de la croix.

Mais ce qui a beaucoup étonné notre tilleul, c’est qu’au fil des générations qui se sont succédées dans cette église, pasteur après pasteur, le message était toujours le même !

Bien sûr les histoires variaient et les prédications changeaient selon l’actualité du moment.

Mais le centre, c’était toujours que Jésus-Christ est mort et ressuscité pour que les gens puissent vivre éternellement avec leur Dieu et les uns avec les autres.

Alors il s’est lassé d’écouter. Il a tendu ses oreilles arbresques vers d’autres choses… Les gens qui passent, les oiseaux qui babillent, le goût de la terre dans ses racines… Et puis il s’est un peu endormi.

Mais notre tilleul, quand il s’est pris la foudre le siècle dernier – deux fois ! – a bien cru que son heure était venue. Ça lui a fait comme une décharge électrique, c’est le cas de le dire.

Alors il a réécouté attentivement ce qui se disait dans l’église.

Il a compris que si les pasteurs les uns après les autres répétaient sans cesse le même message, c’est que c’est un message qui en vaut la peine.

Il a bien aimé le passage qui disait que Jésus serait un descendant de la lignée du roi David. Comme un rejeton qui pousse d’une veille souche morte.

Défiguré par la foudre, au tiers de sa hauteur, notre vieux tilleul s’est juré que s’il avait la chance d’avoir un jour un rejeton, il lui apprendrait à tendre l’oreille. Il lui apprendrait dès son plus jeune âge à apprécier les histoires de l’église.

Il lui apprendrait à donner aux autres, comme le Christ s’est donné à l’humanité. Il lui apprendrait à être  bien feuillu en été pour faire de l’ombre. Il lui apprendrait à être doré en automne pour la joie des yeux.

Et surtout, il lui apprendrait à être toute sa longue vie un témoin.

Le témoin que dans l’église juste à côté, ce sont des paroles de vie qui sont dites.

Le témoin que ces paroles de vie n’ont pas besoin d’attendre que la foudre s’abatte pour être vécues, et partagées.

Le témoin que ce sont des paroles qui aident à grandir, qui sont pour tous quel que soit leur âge ou leur taille.

Le rejeton est là, qu’il soit pour nous ce témoin de vie.

D. Juvet, Granges, 7 novembre 2010, 300 ans du Tilleul