Prédication du pasteur Simon Butticaz, prononcée lors du culte du 19 janvier 2014 à Villarzel

Les photos de ce culte sont visibles ici.

Textes lus : Luc 4,1-13; Actes 8,26-40; 1 Corinthiens 2,1-5

Je suis un enfant du XXe siècle. Un siècle qui m’a toujours frappé par son intensité, ses métamorphoses, son impétuosité, ses éruptions de liberté et ses abysses de monstruosité. C’est le siècle de mai 68, mais le siècle de la shoah aussi, le siècle de la pénicilline et d’internet, le siècle de Gandhi et du King Elvis, le siècle de Vatican II et du tristement célèbre Temple solaire… Un siècle sans pareil dans les annales humaines. Ou presque. Car le XVIe siècle est peut-être l’autre grand siècle de l’histoire européenne. Le grand basculement du Moyen-âge dans les temps modernes. Dans le domaine de la culture, c’est le siècle de l’humanisme, la Renaissance (italienne), la République des lettres. On exhume du sol d’Italie les vestiges du passé – sculptures, peintures et vaisselles de la Rome antique – et, des poussiéreuses bibliothèques d’Université, émergent d’antiques manuscrits d’Homère, de Virgile ou de Catulle. On les collationne, on les édite, on les traduit. A cette même époque, l’Europe subit un double décentrement géographique : un Nouveau Monde, découvert quelques années plus tôt par Christophe Colomb, modifie la carte du globe, puis viennent Copernic et ses thèses héliocentriques. L’Europe n’est plus le nombril ni de la terre ni de l’univers. Dans le domaine des langues également, les choses bougent : le latin, la langue des clercs et de l’Eglise, reflue au profit des idiomes vernaculaires, ces langues du peuple qui se standardisent : le français, l’allemand, l’italien, le castillan. Dans le domaine de l’architecture, les considérations militaires sont supplantées par de nouveaux canons, esthétiques désormais : exit les château-forts et l’art gothique jugé, comme son nom l’indique, barbare, place désormais aux palais à colonnades et aux dômes majestueux. En peinture, c’est le grand siècle de Michel Ange, de Raphaël et de Leonard de Vinci, où l’on peint la beauté de l’homme, dans sa nudité et ses proportions idéalisées. Même les techniques de l’information ne sont pas en reste : les presses à imprimer et les caractères de plomb révolutionnent la communication et démocratisent le savoir. Le nom de son inventeur de génie, Johannes Gensfleisch, plus connu sous le nom de Gutenberg.

Comment l’Eglise, arque-boutée sur la piété et la scolastique du Moyen-âge, allait-elle, pouvait-elle réagir à ces séismes culturels, sociaux, politiques ? En se réformant. La Réforme, c’est sans conteste la reprise religieuse de la Renaissance. Le geste essentiel est de part et d’autre le même : un retour ad fontes, une remontée aux sources de la foi.

Car si, à cette époque, la culture occidentale se cherche des modèles dans la littérature classique, le christianisme dispose, lui aussi, d’un livre ancien, écrit en hébreu et en grec, et sur quoi fonder la foi : c’est la Bible, ce sont les Ecritures saintes. Dès lors, les promoteurs de cette renaissance chrétienne que ce soit Luther, Zwingli, ou une génération plus tard Calvin, n’eurent de cesse de rappeler ce principe absolu : sola Scriptura. L’Ecriture seule. Il n’y a d’autre autorité en théologie, d’autre livre normatif pour la foi que la Bible.

Une Bible délivrée de l’emprise de l’Eglise, libérée du magistère des clercs, affranchie de l’argutie des philosophes et autres gardiens de la vérité. Une Bible rendue à elle-même, les réformateurs répétant à qui voulait l’entendre que l’Ecriture est son propre interprète.

A la Diète de Worms (1521), devant l’empereur Charles Quint et alors qu’il est sommé de se rétracter, Luther résumera dans une formule devenue célèbre ce credo de la Réforme : « A moins qu’on ne me convainque par des attestations de l’Ecriture ou par d’évidentes raisons – car je n’ajoute foi ni au pape ni aux conciles seuls, puisqu’il est clair qu’ils se sont souvent trompés et qu’ils se sont contredits eux-mêmes -, je suis lié par les textes scripturaires que j’ai cités et ma conscience est captive des paroles de Dieu ».

L’Ecriture seule, tout « nue », voilà donc le mot d’ordre de cette renaissance de l’Eglise. Les Temples protestants en seront marqués jusque dans leur chair(e) ; lors de leur édification ou réaménagement, ils adopteront une disposition en carré ou en rectangle autour de la chaire, autour de la Parole prêchée. En témoigne cette petite église de Villarzel, où la chaire est placée au centre de tous les regards, surplombant la table de communion, ce sacrement de la Cène qui vient, en second, confirmer la Parole entendue.

Pourtant, même rendue à elle-même, l’Ecriture est toujours livrée à celui qui la lit, à un lecteur qui l’interprète. Une entreprise tout sauf vierge de présupposés et d’a priori. Conscient de ce fait, Luther, le grand réformateur allemand, répétait volontiers cet adage : l’Ecriture a un nez de cire. Son sens est malléable, manipulable à souhait, toujours à nouveau exposé à l’altération et au détournement.

Dans le récit des tentations du Christ, le diable ne se met-il pas, lui aussi, à l’école de la Bible, citant le Psaume 91 ? Comprenons bien la finesse du récit de Luc : l’Ecriture elle-même peut être instrumentalisée et devenir diabolique. Source de vanité religieuse et d’oubli des limites : confronté à la troisième tentation, Jésus, en se jetant dans le vide depuis le faîte du Temple, aurait en effet succombé à l’illusion de l’immortalité, au rêve d’échapper à sa condition mortelle. On le voit, la Bible est un jardin où pousse aussi le fruit de la tentation. En le manipulant, l’humain devient orgueilleux. Il se découvre égocentrique, oublieux de l’autre et animé d’une mortelle convoitise. L’antijudaïsme, l’apartheid, la traite des noirs, le massacre des indiens d’Amérique n’ont-ils pas été cautionnés scripturairement ?

Les réformateurs ont été sensibles à ce péril : la Bible sans le Christ se fige en idole tyrannique, devient une nouvelle loi, se mue en pape de papier. Sola Scriptura et Solus Christus ne sont donc pas dissociables : la Bible, principe formel, doit conduire au Christ, principe substantiel. « Alles was Christum treibet », tout ce qui véhicule le Christ, voilà le noyau dur de la Bible, selon Luther. A ce propos, le réformateur du saint Empire ajoutait volontiers cette jolie comparaison : les Ecritures ne sont rien d’autres que la crèche et les langes du Christ ; c’est là où il naît toujours à nouveau pour le croyant et repose sous son regard bienveillant.

Ce dialogue irréductible entre l’Ecriture et le Christ est merveilleusement illustré par cette rencontre racontée en Actes 8, la rencontre entre Philippe et un eunuque éthiopien sur la route déserte de Gaza. Le castrat originaire des sources du Nil, la patrie de la reine de Saba, lit, nous dit Luc, un rouleau du prophète Esaïe. A voix haute, comme le voulait la pratique antique. Il lit, il déchiffre correctement le texte biblique, il en saisit les mots et la construction grammaticale, mais il n’en comprend pas le sens profond. Pour quelle raison ?

Sa clé d’interprétation lui échappe, comme il l’avoue promptement à Philippe : « Et comment pourrais-je comprendre si personne ne me guide ». Voici alors Philippe montant, à l’instar de générations de prédicateurs après lui, en chaire, pourrait-on dire. Il se juche en tout cas sur le char de l’eunuque et lui annonce, à partir du texte d’Esaïe, la Bonne Nouvelle de Jésus. C’est la vie du Christ qui fait ici exégèse de la Bible, c’est elle qui lui donne sens et vigueur et évite qu’elle ne reste lettres mortes.

L’Ecriture, le Christ et le témoin, voilà la trilogie chère à la Réforme : c’est de la parole lue et prêchée par un témoin que le Christ peut naître dans le cœur de l’homme et susciter en lui la foi. « Ayons les oreilles battues de la doctrine qui est tirée des Ecritures et qu’on nous prêche afin que nous soyons instruits », comme aimait à le dire Calvin.

Mais une cautèle s’impose encore : ce n’est pas n’importe quel Christ qu’il faut annoncer. Contre la tentation d’une lecture domestiquante de la Bible, contre une interprétation qui sert simplement de prétexte à mes lubies personnelles, il convient de prêcher le Christ crucifié, parabole d’une humanité dépouillée de tout statut, de tout privilège, de tout prestige. « Il faut lire la Bible et s’y cogner le nez », disait ainsi Zwingli. La « parole de la croix » soutient cette lecture critique de la Bible : elle bouscule et met en marche.

Là encore, Philippe offre l’exemple même d’une prédication réussie : c’est à partir de la figure du serviteur souffrant, comparé par le prophète Esaïe à une « brebis que l’on conduit pour l’égorger », à « un agneau muet devant celui qui le tond », qu’il proclame l’Evangile du Christ, la Bonne Nouvelle du salut.

Ainsi, et ainsi seulement, l’Ecriture ne deviendra pas instrument de mort, mais Parole de vie. L’eunuque en fera l’expérience sans tarder. Lui qui, en raison de sa castration, ne récoltait que mépris et moqueries dans le monde antique, découvre qu’en Jésus souffrant et relevé par le Dieu de Pâques, il est, lui aussi, aimé, accueilli et accepté indépendamment de ses fragilités. Dieu est le Seigneur de tous et de chacun. Sans condition.

Dès lors, qu’est-ce qui empêche que je reçoive le baptême, s’exclame l’eunuque. Rien. Plus rien. La quête spirituelle de l’éthiopien qui avait buté sur l’exclusion du Temple de Jérusalem, en raison de l’impureté associée à son infirmité, trouvera à s’apaiser dans l’eau du baptême. L’Evangile ouvre pour cet homme marginalisé et raillé un espace de vie, de relations et de communion symbolisé par le sacrement baptismal.

Mieux : alors que son handicap réduisait l’eunuque à la stérilité et à l’isolement social, il se voit gratifié, à la faveur du baptême, d’une nouvelle famille, l’Eglise. L’Ecriture prêchée appelle à la vie non seulement l’individu, mais aussi le peuple de Dieu. L’Eglise est toujours créature, fille de la Parole, comme aimaient à le dire les réformateurs du 16e siècle. Elle n’en devient jamais son propriétaire.

D’ailleurs, pour que l’heureuse nouvelle de ce Dieu universel continue son chemin jusqu’au bout de la terre, le témoin doit s’effacer et laisser la Parole de Dieu se frayer un chemin à travers d’autres paroles humaines. C’est pour cette raison que Philippes est brutalement enlevé, délocalisé à Azot par l’Esprit saint. Laissant l’eunuque poursuivre seul son chemin. Non pas dans le chagrin ni dans le désarroi, mais dans la joie. Philippe s’est fait catéchète et interprète des Ecritures, afin que le Christ ranime l’existence moribonde de l’éthiopien. Il ne devient pas pour autant son mentor ou son gourou. De nos jours, lorsqu’après 15 ans de bons et loyaux services, vos ministres sont invités à aller voir ailleurs, ce n’est pas pour vous faire de la peine, mais pour permettre votre propre témoignage. S’ouvre pareillement devant l’eunuque l’espace du témoignage : à son tour, il est appelé à proclamer la Bonne Nouvelle de Pâques aux sources du Nil et à favoriser la résurrection de ceux qui se meurent sous les coups bas de l’existence. C’est là la responsabilité de la foi, le ministère de chaque croyant. Ce que les réformateurs, encore eux, nommèrent le sacerdoce universel.

A chaque fois que l’Ecriture est prêchée, que le Christ crucifié est proclamé et que les sacrements d’amour sont administrés, alors c’est l’Eglise qui renaît du néant. La Renaissance de la chrétienté, ce n’est pas juste une page glorieuse, mais périmée de notre histoire ; c’est un événement à réactiver sans cesse, ici et maintenant. Spécialement en temps de crise. Alors, j’en ai la conviction, Dieu suscitera d’autres enfants à Abraham, des enfants qui continueront de lui rendre un culte à Villarzel, Sédeilles, Rossens et ailleurs. Une histoire octocentenaire appelée à se continuer jusqu’à la fin des temps. Parole d’Evangile.

Amen.

19.01.2014 / 800 ans avec le Christ / jubilé de Villarzel / Simon Butticaz